Rédacteur - Ugo Lhuillier

EDEN promettait beaucoup. Une plongée dans le Paris des années 90 à 2000, celui des clubs, de la French Touch, et des Daft Punk – fierté nationale – en suivant le parcours de Paul (Felix De Givry), jeune Dj de la scène électro française n’ayant pas connu le succès de ses pairs, double fictionnel de Sven, le frère de la réalisatrice Mia Hansen-Love. Avec au casting, entre autres, Vincent Lacoste, Vincent Macaigne, Golshifteh Farahani, et le tout, bien sûr, porté par une musique pas si lointaine mais déjà mythique. On est malheureusement bien loin du paradis terrestre annoncé.

Il y pourtant a deux ou trois bonnes choses dans le film de Mia Hansen-Love. Les séquences de groupe, rigolardes, où cette bande de jeunes gens se comporte comme une bande de jeunes gens, et pendant lesquelles sont échangés vannes et dialogues anodins, rythmés juste comme il faut, sont assez comiques et touchantes, et créent, le temps de leur durée, cette ambiance singulière des soirées entre potes. Macaigne y est assez drôle, et hérite sans doute des meilleures répliques du film. Mais cela ne suffit pas.

Rares et trop peu développées, ces séquences ne participent finalement en rien à la structure d’un film qui tout du long va se contenter d’une succession d’anecdotiques, de futiles, voire d’inutiles épisodes, trop brefs, trop faibles, sans enjeux d’aucune sorte.

critique eden un paradis totalement artificiel 2 Critique : EDEN, un paradis (totalement) artificiel

Pourtant, elle le tenait peut-être là, son film, sa ligne, son énergie : dans la simplicité et l’innocence, l’insouciance, que peut dégager un groupe d’amis. Mais Hansen-Love, frère et sœur – coupables à égalité d’avoir pondu un scénario aussi insipide et des personnages aussi vides – ne savent pas quoi choisir, et du coup ne choisissent rien. Il fallait peindre une époque, un mouvement, il fallait parler de création artistique, de musique, il fallait parler des illusions d’une certaine jeunesse, et, par dessus tout, il fallait des personnages pour incarner et porter tout cela. Autant de boules de bowling avec lesquelles le film jongle péniblement, sans jamais réussir à les faire décoller tout à fait.

critique eden un paradis totalement artificiel 1 Critique : EDEN, un paradis (totalement) artificiel

Comme dans un souci de couvrir à tout prix ces vingt années (plus ou moins) qui auront vu naître et prospérer l’électro parisienne, et ce en 2h20, Eden se cantonne à la simple énonciation de faits, sans même tenter de leur donner l’importance qu’ils auraient pu ou dû avoir. Le personnage principal, Paul, est traité de la même manière. Sa prétendue passion pour la musique n’existe que par ce que l’on nous en dit. Elle n’a aucune force, aucune assise, ni sur lui, ni sur nous, aucune existence cinématographique. Le geste artistique, la création, le travail, qui devraient pourtant primer chez un personnage de « passionné », sont absents. Les soirées, les DJ sets sont filmés sans aucun engouement, aucune énergie, et les séances de travail entre musiciens se limitent à des champs / contre-champs mous, sur des acteurs qui tentent de nous faire croire qu’ils s’intéressent à ce qu’ils sont en train de faire. Il en va de même pour les passions amoureuses de Paul, énoncées (« Il n’y a que toi que j’ai jamais aimé » , lui dit-il ) mais jamais mises en scène, et aussitôt aux oubliettes (« Bon, faut que j’aille mixer »). Le film va jusqu’à ignorer – ou presque – la détresse puis le suicide d’un ami dépressif, dont la question est réglée en un plan de Paul, en pleurs, histoire de dire qu’on en a parlé, et de pouvoir passer à autre chose. Hansen-Love se débarrasse ainsi de tous les éléments importants de son film, ceux qui pourraient nous émouvoir, nous faire entrer dans le monde de ses personnages, par son incapacité systématique à les traiter de manière juste, sa faiblesse lorsqu’il s’agit de les aborder réellement.

critique eden un paradis totalement artificiel 3 Critique : EDEN, un paradis (totalement) artificielEden échoue même à faire naître l’intérêt pour son sujet premier, La French Touch, House à la française, en ôtant à cette musique tout son caractère physique, organique, tant elle est filmée de manière banale et lointaine, tant les teufeurs et les Djs ont l’air de s’ennuyer autant que nous dans la salle. La musique, qui se devait d’être centrale, devient alors un simple élément de décor, est réduite à sa simple existence diégétique – on est en soirée donc il faut de la musique – et n’est exploitée cinématographiquement que lorsqu’elle sert de prétexte à des transitions semi-clippées entre des séquences molles. Ce sera là le seul parti-pris esthétique dans l’utilisation du boum-boum, pourtant omniprésent, et cœur du sujet. « Lost in Music » titre la deuxième partie du film : On en est bien loin.

Échec aussi de l’exposé historique. Nous n’apprenons rien sur la période, sur le mouvement, sur les événements importants qui l’ont marqué. Certes, ce n’était surement pas l’une des ambitions premières du film, et ça aurait sans doute été d’un ennui mortel, mais l’apparent souci d’exhaustivité dans le listage des « moments clés » de l’Histoire et la datation de ces moments – chaque année est annoncée à l’écran, comme si c’était important ou intéressant de les connaître – laisse à penser que l’on essaye, tout de même, de nous apprendre quelque chose. Or, la banalité à laquelle confine la mise en scène, le caractère anecdotique de chaque séquence, la non-emphase permanente des événements laisse poindre une question : Et si, en fait, il ne s’était rien passé du tout ? Et si ce qui s’était passé n’était absolument pas digne d’intérêt ? Osons penser que cela n’est pas le cas, même si Hansen-Love, dans son parti-pris de tout mettre à plat, paraît nous affirmer le contraire, sans vraiment l’avoir voulu, sans vraiment s’en rendre compte.

critique eden un paradis totalement artificiel 4 Critique : EDEN, un paradis (totalement) artificiel

Ce film est finalement à l’image de ses personnages, coquilles vides sous les paillettes, qui n’ont « pas de quoi se payer l’eau courante mais [qui] trouvent quand même les moyens de porter des t-shirts Paul Smith ». « Question de priorités », répond Paul.