Rédacteur - Mado Spyropoulou

Des identités masquées, confrontées avec le vrai et le faux, le bien et mal, le blanc et le noir. D’où vient cette volonté de rêver derrière les masques, de lutter pour notre propre métamorphose ?

Déjà visuellement, la figure du masque est une promesse car elle est pleine de mystère, d’interrogations. Elle me permet effectivement de rêver… Doit-on porter un masque ?  Cela dépend sans doute de sa nature… Il peut finir par vous coller à la peau et vous aliéner, ce moment où vous devenez une caricature de vous même. Mais il a aussi ses vertus, il peut vous révéler, vous métamorphoser… Pendant vingt ans j’ai clamé autour de moi que j’étais cinéaste alors que je n’avais jamais rien tourné, que je ne connaissais strictement personne dans ce milieu. Les gens ont fini par y croire et c’est arrivé. Parce que je savais que là était ma nature profonde. Je me suis donc inventé grâce à ce masque. Et aujourd’hui je me sens à ma place…

interview david perrault quel masque du cinema francais 1 Interview : David Perrault, quel est le masque du cinéma français ?

Finalement, on tue notre double ?

Le seul double que l’on doit tuer, c’est le masque que les autres cherchent à vous faire porter, contre votre gré. Quitte à se cacher, autant choisir sa propre prison… Vous avez les clefs, vous sortez quand vous voulez… quand vous êtes prêt.

À quel héros du film vous identifiez vous le plus ?

Absolument, tous. Je ne pourrais pas mettre en scène un personnage pour lequel je n’éprouve aucune empathie. Il y a un peu de moi dans tous les personnages…. Je ne suis pas d’un bloc, je suis plein de contradictions. D’où l’aspect protéiforme du film, son caractère sans doute inclassable.

critique heros morts ce soir film super heros hauteur dhomme 1 Interview : David Perrault, quel est le masque du cinéma français ?

Quel est à votre avis le « masque » du cinéma français de nos jours, est il nécessaire ou doit il tomber ?

La question de l’identité du cinéma français est une question qui m’a longtemps obsédée. Et peut-être qu’au final « Nos héros sont morts ce soir » ne parle que de ça… Disons que ce pour quoi nous sommes connus et respectés à travers le monde, c’est une certaine veine naturaliste qui va de Renoir à Pialat et aujourd’hui, disons, Kechiche. Trois cinéastes que j’admire sans réserve et par ailleurs très différents… Mais lorsqu’on choisit une autre voie, plus ouvertement artificielle, alors tout devient compliqué.

Quoiqu’il en soit, le cinéaste français aujourd’hui se positionne souvent contre, c’est son énergie… Peut-être parce qu’en France, il n’y a pas de génie du système comme on a pu le voir, par exemple, durant l’âge d’or Hollywoodien ou dans le cinéma italien d’après guerre…. Même la Nouvelle Vague n’est pas un système, surtout pas ! Il n’y a fondamentalement aucun rapport entre Godard, Chabrol, Resnais et Truffaut. Si ce n’est l’envie d’en découdre… Mais en découdre avec quoi ? Là est la question.

Aujourd’hui ce contre quoi beaucoup de cinéastes de ma génération se battent c’est ce cinéma français sans identité qui porte en fait trois masques caricaturaux : celui du cinéma plus petit que la vie, gris et faussement juste, celui de la grosse comédie socialisante et sans invention, et celui du polar braillard qui court misérablement après le cinéma américain.

interview david perrault quel masque du cinema francais 2 Interview : David Perrault, quel est le masque du cinéma français ?

Juliette Binoche dans Mauvais Sang de Leos Carax

Le cinéma français doit rester un cinéma de franc tireur, c’est son masque le plus beau, celui qui ne doit jamais tomber.  Bonello, Carax, Dumont ou Gonzalez chez les plus jeunes… voilà quelques uns des gens qui me passionnent aujourd’hui. Leur art est poétique, plein de visions. Ils font feu de tout bois. S’ils portent un masque, c’est le leur et pas celui d’un autre. Ils n ‘entrent dans aucune case… C’est ce que j’aime par dessus tout dans le cinéma français : sa profonde singularité.

Il ne faut pas pour autant s’en contenter, il faut prendre des risques, s’ouvrir, ne pas s’ostraciser. Cela fonctionne, on l’a vu récemment encore de façon magistrale avec « Saint Laurent » et « P’tit Quinquin »… Tout est permis.

interview david perrault quel masque du cinema francais 3 Interview : David Perrault, quel est le masque du cinéma français ?

Saint-Laurent de Bertrand Bonello

En ce moment vous préparez votre prochain film et les rumeurs parlent d’un Western féminin  ?

C’est l’histoire d’une famille de colons français installée aux Etats-Unis  qui fuit la guerre de Sécession pour rejoindre Paris… De par le décorum et l’époque, on pourra certainement parler de Western mais ça ne sera pas tout à fait ça… Le point de vue sera effectivement féminin et, justement, très français : un mélodrame sauvage, lyrique et feuilletonnant.  Il y sera aussi question de masques, d’identité mais de manière beaucoup moins frontale et conceptuelle que dans « Nos héros sont morts ce soir »… Bref, quelque chose de très opposé dans sa facture et son ambition, disons plus narrative. Il faut aussi savoir se battre contre soi.