Rédacteur - Mado Spyropoulou

Nos héros sont morts ce soir est le premier film de David Perrault, qui en prenant pour prétexte une plongée dans le monde du catch, nous fait voyager dans le Paris du début des années 60. Le film a été retenu dans la sélection de la Semaine de la critique du Festival de Cannes 2013. Au lendemain de la guerre d’Algérie, Victor (Denis Ménochet) vit son retour au quotidien dans un Hexagone encore marqué par le trauma de ce conflit. Son meilleur ami, Simon (Jean-Pierre Martins), lui propose alors du travail, et l’introduit dans le monde du catch. Il lui assure une place, celle du méchant au masque noir, l’Équarisseur de Belleville. Simon, lui, tiendra le rôle du bon, sous le masque blanc du Spectre. Le milieu a ses codes : chaque combattant porte un masque et un nom de scène afin que le public puisse s’identifier au « bon » et conspuer « le méchant ». Les rôles vont cependant s’inverser, et un double jeu, identité-personnalité, bon-méchant, noir-blanc, débutera lorsqu’il s’avérera que la psychologie troublée de Victor ne supporte plus ce masque noir. Simon, de manière bien périlleuse, a en effet proposé à son ami d’échanger leurs masques au nez et à la barbe des dangereux bookmakers qui organisent les matchs…

Perrault filme en fait deux super-héros de l’époque et insiste sur leur métamorphose dès l’instant où ils revêtent le masque, ainsi que sur les jeux de rôles auxquels ils doivent se prêter. Mais il les montre sous un jour quotidien, humain : lorsque Victor aspire à devenir ce héros au masque blanc, nous devinons qu’il s’agit-là de panser la blessure d’un homme profondément fragilisé. Il ne peut plus endosser le rôle du méchant, ne veut plus du masque noir que la guerre d’Algérie lui a « collé » sur le visage. En tant que spectateurs, nous ne découvrirons pas la source exacte de cette blessure, nous serons cependant témoins des cauchemars qu’elle inspire à Victor, dans l’atmosphère onirique qui baigne dans ce film de super héros à hauteur d’hommes du début à la fin.

La fiction de Perrault joue donc sur les frontières entre le blanc et le noir, le bon et le mauvais, les changements de personnalités et les faux-semblants, dans un jeu pleinement symbolique, mais elle confère également une dimension politique au catch et aux athlètes emblématiques de l’époque. La mythologie du catch devient ici un outil de prise de conscience. Elle appelle le spectateur à « se souvenir »… Si la guerre d’Algérie n’est jamais montrée, seulement évoquée par quelques images d’archives en ouverture, elle nous rappelle en effet à quel point la population française des années soixante percevait et voyait le catch : comme un exutoire ludique à cette période troublée, entre ombre et lumière.

critique heros morts ce soir film super heros hauteur dhomme 12 Critique : Nos Héros sont morts ce soir, un film de super héros à hauteur dHomme
Toute en clairs-obscurs, la superbe photographie signée Christophe Duchange, souligne la thématique du double, la haute ambition esthétique du film et la capacité de Perrault à trouver un équilibre entre le réel et l’imaginaire. La passion du cinéma s’harmonise ici avec le talent pour donner une œuvre originale : mélancolique dans sa tonalité et novatrice dans sa forme. Car parmi les nombreux masques que portent ce film de pur cinéphile – entre réminiscences Nouvelle Vague, polar à la Melville et bouffées de Franju – Nos Héros sont morts ce soir est sans doute aussi une réflexion brillante et moderne sur la mythologie du cinéma français. Un voyage onirique en noir et blanc que nous aurons l’occasion de voir, ou revoir, à la Cinémathèque Française le Dimanche 2 Novembre.