Rédacteur - Mado Spyropoulou

Le réalisateur Costa-Gavras, est un artiste qui est parvenu à atteindre un point d’équilibre entre la politique et le spectacle. Sous le prisme de son regard politique, il est parvenu à sensibiliser l’opinion publique internationale avec des films qui, loin d’être de simples produits de l’industrie cinématographique, constituent des moyens d’intervention politique. Z (1969) repose sur le roman du même titre que Vassilis Vassilikos consacra à l’assassinat du député de la gauche démocratique unie (EDA), Grigoris Lambrakis, tué par des forces paraétatiques au cours des années 60, particulièrement troublées en Grèce.

Du titre original du livre, Z, documentaire imaginaire d’un crime, Costa-Gavras conserve la lettre Z. La signification politique de la lettre Z dans le cas de l’affaire Lambrakis est grande et il convient de s’y arrêter. La tentative de meurtre contre Grigoris Lambrakis eut lieu à Thessalonique le 22 mai 1963. Dès le lendemain de la mort de Lambrakis, la lettre Z (qui provient du verbe grec « Zi », « Il vit ») prend le sens suivant : « Il est vivant ». Ce n’est plus une lettre, ni un simple slogan. C’est le symbole d’une lutte qui vise au renversement de la Droite et à la lutte contre les injustices. Dans un pays qui s’enfonce dans l’instabilité politique après la Guerre civile de 46-49, la sauvagerie d’un crime politique perpétré contre une personnalité charismatique et démocratique, rencontre les limites d’une société qui a soif de démocratie et de changement. L’organisation des Jeunesses Lambrakis, dont le secrétaire général et le cofondateur était Mikis Théodorakis, compositeur de la musique du film, imprime partout le symbole Z à la façon d’une voix s’élevant sur les murs et dans les rues de Grèce.

La conception de Z débute en 1967, la production intervient durant l’année 1968 et c’est en 1969 qu’a lieu la sortie en salles en France. Mai 68 en France, la dictature des colonels en Grèce, les manifestations sur les campus américains contre la guerre du Vietnam, le Printemps de Prague et le climat de la Guerre froide constituent le contexte historique dans lequel Z a vu le jour. Dans ce contexte, Costa-Gavras s’intéresse à la «Condition Humaine» et recherche le moyen de la mettre en valeur par le biais du cinéma, en demeurant fidèle  l’éthique des personnages et des situations. D’origine grecque, il décide de faire un film sur les mécanismes qui empiètent sur, ou bafouent, les libertés démocratiques et les droits de l’homme, en partant de l’assassinat politique du député indépendant et pacifiste Grigoris Lambrakis. Il innove avec Z en ouvrant les portes du spectacle à la politique, tout en s’adressant au grand public.

lettre de grece z linvention du spectacle politique dans un film toujours dactualite 1 Lettre de Grèce : Z, l’invention du spectacle politique dans un film toujours d’actualité

Dans Z, la quête de la vérité s’opère à travers l’abstraction, à travers la forme du polar. Sans aucune ambiguïté, Gavras ne laisse pas de marge de remise en cause concernant la responsabilité du pouvoir dans l’assassinat politique de Lambrakis, crime reflétant les assassinats politiques à travers le monde qui ont eu lieu dans des circonstances semblables. Les collaborateurs qu’il choisit (Jorge Semprun, Yves Montand, Irène Papas, Mikis Theodorakis, etc) jouent un rôle décisif dans la formation de l’idéologie du film et ses personnages agissent comme des symboles d’idées. La reconstitution historique de Gavras se caractérise par l’universalité. Le mythe se déroule hors du lieu véritable où les faits ont eu lieu et les véritables noms des personnages n’ont pas d’importance. Ce qui importe, c’est le réveil des consciences. La mise en scène, l’interprétation des acteurs, le décor, l’humour caractéristique du réalisateur, le montage, les dialogues et la musique symbolique de Mikis Théodorakis servent le message et non la forme esthétique. Cette alliance de politique et de spectacle est, sans conteste, l’innovation que le réalisateur introduit dans le cinéma français.

Chaque mythe fait émerger à la fois l’authenticité et l’universalité de l’histoire qu’il relate. Dans Z, le mythe, qui est «vivant» de la même façon qu’est vivant le député Lambrakis, constitue dans le même temps le miroir d’une véritable histoire et d’une vérité universelle. L’authenticité avec laquelle le réalisateur représente les événements ne fonctionne pas au détriment de leur reconstitution horizontale, à l’échelle du monde. Au contraire, la nature universelle des événements et des mécanismes que le film met en relief est mise en valeur par le réalisateur. L’« âme grecque » que Lambrakis représente dans Z est convertie, transmuée en « conscience », personnelle et collective, universelle.

lettre de grece z linvention du spectacle politique dans un film toujours dactualite 2 Lettre de Grèce : Z, l’invention du spectacle politique dans un film toujours d’actualité

Costa-Gavras invente la politique-spectacle, en mettant du spectaculaire dans l’idéologie, en créant de la sorte un film d’action à travers lequel il appréhende des sujets politiques afin de mettre en valeur la « Condition Humaine ». Avec le film Z, le réalisateur a su mettre en relief d’une façon universelle les mécanismes politiques qui portaient atteinte, par périodes, aux libertés personnelles et aux droits de l’homme en Grèce. Z, demeure d’actualité en Grèce ; le thème de la naissance et de l’action d’un mécanisme paraétatique, des assassinats et des violences perpétrés par un tel mécanisme, y est redevenu tragiquement actuel au cours de ces dernières années.