Rédacteur - Charlie Briand

« Si t’aimes le cinéma, va pas t’enfermer devant Mange tes morts ou le dernier Jacquot, reste devant ta télé ce soir. »

Ca sonne faux, et pourtant c’est vrai. C’est vrai parce que celui qui nous y incite n’est pas juste un des plus grands cinéastes contemporains, c’est surtout le cinéaste du VRAI.

Evidemment, quand son illustre producteur Jean Bréhat l’invite à sortir une caméra numérique, qui plus est pour la télévision et pour filmer une série, celui qui dit « oui » à l’impossible dans tous ses films répond dans un premier temps « non » à cette commande. Mais comme tout bon génie qui se respecte, Bruno Dumont va accepter à condition de faire ce à quoi on s’attend le moins (comme si TV et format sériel ne suffisaient pas) : une comédie.

Difficile d’imaginer des films tels que Twentynine Palms ou Hors Satan parsemés de gags, et pour cause, le nordiste ne se contente pas de rajouter du slapstick dans ce qu’il maîtrise déjà parfaitement (soit déjà plusieurs registres cinématographiques). Non, P’tit Quinquin, c’est un truc qu’on a jamais vu avant, l’aboutissement formel d’un dérèglement comme clé du rire en plus d’être un véritable enjeu esthétique. Comment peut-on alors sortir un tel Objet Filmique Non-Identifié en restant si cohérent avec le reste de son oeuvre ? Et pourquoi Bruno Dumont est peut-être le seul à en être capable aujourd’hui ?

dossier bruno dumont objet cine genique non identifiable 11 Dossier : Bruno Dumont, Objet Cinégénique Non Identifiable

Hors-Satan

UNE AUTHENTICITÉ TERRIENNE

« Un vendeur, si vous lui demandez de jouer un vendeur, il saura mieux le faire qu’un acteur à qui vous demandez la même chose. » C’est avec cette philosophie que l’ancien philosophe Dumont aborde la question de l’acteur avant même de commencer dans le cinéma, lorsqu’il filmait des Mi-Cho-Ko ou des étables chez Leroy Merlin pour en faire la pub. On se souviendra longtemps de la polémique survenue à Cannes en 1999 suite aux récompenses attribuées à Séverine Caneele et Emmanuel Schotté pour leurs interprétations respectives dans L’Humanité, prix contestés du fait que ces-derniers ne soient pas des acteurs professionnels. Tout spectateur ayant vu L’Humanité sait pertinemment que Schotté et Caneele ne jouent ici pas « leur propre rôle » et parviennent à faire émerger des qualités qui relèvent d’une véritable complexité certes plus purement humaine qu’actorale, et qui semblent surtout déranger parce qu’elles dépassent le cinéma tel que beaucoup le perçoivent.

Chez les personnages de Dumont, il ne s’agit pas de psychologie mais bien de spiritualité. Autrement dit, le sensible prime sur le savoir, ceci est rendu visible à travers la spontanéité et surtout l’animalité qui se dégage de ce cinéma. C’est à travers le corps que cette dimension animale et primitive surgit avant tout, le corps de l’homme sur celui de la femme et non l’inverse, cette loi naturelle (ou pas) dont le dérèglement créera quelque chose qui n’a rien à voir avec le rire dans le final fracassant de Twentynine palms. Ces notions en appellent à une sorte de régression nécessaire pour jouer chez Dumont, prenez l’exemple de David Dewaele dans Hors Satan, personnage désubjectivé dont l’action et la parole frappent beaucoup moins que l’absence de celles-ci. Il parvient à travers ce vide à se munir de l’opacité qui lui permettra d’être et agir en tant que « bienfaiteur sombre », pour devenir une véritable créature cinématographique aux allures de personnage en noir et blanc.

Le cinéma n’est pas là pour montrer, il sert à sublimer et faire émerger une force depuis le sol, qu’il soit parisien ou bailleulois, deux lieux dans lesquels Bruno Dumont parvient à nous éveiller d’une richesse esthétique jusqu’alors imperceptible, Paris ne nous a jamais semblé si vide que dans Hadewijch, tout comme le nord ne paraissait pas être le plus bel endroit du monde jusqu’au jour où Bruno Dumont y a posé sa caméra. Cette capacité à magnifier un sujet attribue une véritable puissance à ce cinéma, sûrement parce qu’il n’existe pas plus humble approche de l’homme et que chaque visage, chaque lieux y détient en amont un véritable caractère. L’individu est exploré tel qu’il est vraiment, avec tout ce qu’il a de bien et de mal, la tension de ces deux forces détenant une réelle capacité créatrice. Oui, héroïser un branleur raciste, le magnifier, c’est possible sans fausse note, à l’image de Freddy dans La Vie de Jésus, premier long-métrage de Dumont et premier chef d’oeuvre possédant déjà cette intensité aussi réelle que mystique.

dossier bruno dumont objet cine genique non identifiable 2 Dossier : Bruno Dumont, Objet Cinégénique Non Identifiable

La Vie de Jésus

EN PERPÉTUELLE LÉVITATION

Tout ce que la terre a de plus cru et cruel, des empreintes de crimes au gars du pays en passant par la brique esquintée de la rue Pharaon De Winter, se doit d’être percé par la poésie, par la représentation, par l’art. Voilà l’angle avec lequel il faut dévorer la filmographie de Bruno Dumont, assumer l’artifice cinématographique pour ne pas se contenter d’aller au-delà du naturel mais encore bien au-delà du surnaturel et du mystique, s’ancrer dans une esthétique de la transcendance, exploiter les richesses que contient la religion dans ce qu’elle a de plus primaire, soit exploiter cette idée de lien entre terre et ciel. L’invisible nous frappe, c’est l’ellipse, le vide et l’absence qui font passer un message. On ne voit aucun meurtre mais on les ressent d’autant plus, on ne ressent pas l’horreur quand on entend Pharaon nous dire que « c’est horrible » dans L’Humanité, mais quand on le regarde, qu’on perçoit ce qu’il n’y a plus en son regard, cette horreur nous atteint, nous envahit. Il a longtemps été question de « cinéma souterrain » chez Bruno Dumont, un cinéma qui « attaque le réel par en-dessous », qui fait appel à nos sens et nous plonge dans une expérience à la fois métaphysique et purement cinégénique.

Le réalisateur fait naître un sentiment profond chez son acteur, la peur et la douleur de Julie Sokolowski dans Hadewijch nous transportent vers autre chose, c’est une immersion dans l’intime du personnage qui nous éloigne de lui et nous ramène à nous-même au moyen d’un voyage mystique. On plonge dans un film de Dumont comme dans un roman dont la germination opérant entre chaque page nous accroche au-delà du psychique. Cette impalpable fluidité provient peut-être du fait que Bruno Dumont recourt à la romance avant de donner à ses textes la forme d’une continuité dialoguée ou d’un séquencier, mais cela peut aussi provenir du simple fait que Dumont est ce qu’on peut appeler un magicien du cinéma, quelqu’un capable d’unir deux forces contraires et en dégager une véritable capacité créatrice, un artiste capable de nous faire croire qu’ un plus un font trois.

dossier bruno dumont objet cine genique non identifiable 3 Dossier : Bruno Dumont, Objet Cinégénique Non Identifiable

Hadewijch

L’IMMORTEL PARADOXE

P’tit Quiquin n’est pas drôle dans ce qu’il a de purement comique, il est drôle dans ce qu’il a de tragi-comique. Si le mystique, comme marque de fabrique de Dumont, ne s’invitait pas dans l’aspect cocasse des situations que connaissent les personnages, on qualifierait cette dernière oeuvre filmique comme quelque chose d’identifiable, or, sa fonction cathartique s’apparente à quelque chose de formellement nouveau. Son « essence » est peut-être shakespearienne, peu importe, elle relève en tout cas de l’art en ce qu’il a de plus essentiel. C’est bien l’art qui nous permet de voir ce qu’on veut à travers ce qu’on ne veut pas forcément, sans que ceci ne présente le moindre danger mis à part celui d’ouvrir cruellement notre esprit.

Et puisqu’on est dans « l’art et l’esprit », comment ne pas évoquer la dimension dionysiaque du cinéma de Bruno Dumont, s’éloigner d’une réalité trop connue et perceptible pour en atteindre le cœur comme il le fait dans chacun de ses films, faisant appel à nos sens, sollicitant notre intériorité qui se reflète à l’écran, et établissant un rapport religieux entre le film et son spectateur. Ainsi, P’tit Quiquin peut être l’opportunité de démontrer que la télévision ne fait pas que « présenter un faux semblant de la réalité et dissimuler la vérité des êtres » comme le réalisateur le disait lui-même lorsqu’on l’interrogeait à propos de La Vie de Jésus et plus particulièrement de la mère de Freddy pour qui l’écran restait un moyen de s’évader d’une réalité trop cru(elle). De la même manière dans L’Humanité, la cruauté de la situation émerge et nous touche car elle met en scène un personnage dans ce qu’il a de plus innocent au moyen d’un montage particulièrement violent.

dossier bruno dumont objet cine genique non identifiable 4 Dossier : Bruno Dumont, Objet Cinégénique Non Identifiable

P’tit Quinquin

Ce soir, des corps vont vous raconter ce qui n’est pas vraiment une histoire, certains faits resteront mystérieux et ne s’expliqueront jamais, car l’homme ne pourra jamais expliquer chacun de ses faits et gestes, il devra se contenter d’attribuer ça au hasard, à juste titre. Comme tous les films, un film de Bruno Dumont se regarde, mais gardez à l’esprit que c’est avant tout ce film qui vous regarde.