Rédacteur - Nicolas Bussereau

À l’occasion ce mercredi de la ressortie de Rosemary’s Baby dans nos salles obscures, il serait intéressant de se souvenir en quoi l’année de sa sortie fut une ère de renouvellement, en particulier dans le cinéma d’épouvante et d’horreur.

L’année 1968, au-delà de ce pourquoi elle est principalement connue, nous offre sur un plateau ensanglanté deux films que l’on rapproche souvent, Rosemary’s Baby de Roman Polanski et La Nuit des morts-vivants de Georges A. Romero. On a pour habitude de mettre ces deux films en lien parce qu’ils ont apporté quelque chose de nouveau dans le paysage cinématographique, principalement dans ce que l’on nomme au sens large le cinéma d’horreur.

Pour ma part, ces deux films de l’année 1968 sont à lier pour le discours qu’ils apportent, chacun, sur la société américaine de l’époque. La principale raison de cette idée émane du fait qu’ils présentent tout deux une société qui vient à être troublée par des phénomènes étranges. Les zombies de Romero et les satanistes de Polanski sont les éléments perturbateurs d’un système bien établi.

 

« L’ORDINAIRE DEVIENT MONSTRUEUX »*

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Rosemary’s Baby de Roman Polanski

Les deux films, tendent à nous montrer un monde proche du notre, notre monde finalement.

Dans La Nuit des morts-vivants, la séquence d’ouverture consiste à présenter un frère et une soeur venant fleurir la tombe de leur père. Situation quelque peu malheureuse mais pour le moins banale. Romero choisit de faire intervenir la perturbation seulement quelques courtes minutes après leur arrivée. Le quotidien de ces deux personnages se retrouve alors bouleversé par un événement soudain : un vagabond attaque le frère, et le tue. Ce n’est que plus tard que l’annonce de l’invasion des morts revenant à la vie sera entendu à la radio.

Romero installe ici une ambiance particulière, proche de ce que Freud a nommé « l’inquiétante étrangeté ». L’attaque du frère, Johnny, et ce vagabond, ne semble qu’être une interférence au réel, d’ordre fantasmagorique. L’absence d’explication directe crée un effet monstrueux, cauchemardesque.

Dans Rosemary’s Baby, quoi de plus cliché qu’un jeune couple marié emménageant dans leur nouvel appartement, où le but sur le long-terme est d’y élever leurs futurs enfants ? Or surviennent des éléments bizarres s’emparant peu à peu du bien-être du couple, et plus intensément de Rosemary.

C’est ici l’une des façons de critiquer les tendances d’une société, en la reproduisant telle qu’elle devrait être, mais en y incorporant un bouleversement, qui la retourne et lui donne une toute autre dimension.

Le générique ouvrant le film fait d’ailleurs figure de prémonition. Le long panoramique promène le spectateur au dessus de New York, avant de découvrir dans un dézoom final le Dakota Building, qui par son architecture se démarque du paysage plus moderne formé par les autres grattes-ciels. La plongée vertigineuse que Polanski nous impose pour nous dévoiler le lieu de l’action, parvient parfaitement à lui donner toute sa dimension surnaturelle, et bien sûr monstrueuse.

Chez Polanski, le glissement dans le monde du cauchemar, et bien plus franchement ici dans l’inquiétante étrangeté que subit Rosemary, opère de manière beaucoup plus étirée, la révélation finale donnant raison à Rosemary, que l’on aurait pu croire folle, n’arrivant que dans la dernière séquence du film.

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Rosemary’s Baby de Roman Polanski

On voit donc se construire dans les deux oeuvres une société qui est la notre, une société où les couples emménagent et les enfants rendent visite à la tombe de leur père défunt. Il s’agira pour les réalisateurs d’amorcer un fait, un comportement étrange, ou simplement une attaque, qui viendra remettre en cause le bon déroulement du temps. Il s’agit d’une interférence au réel, qui renversera la situation à laquelle se confronte les personnages, et ainsi changera à jamais leur destiné désirée.

DEUX FILMS SUBVERSIFS

Le retournement d’une environnement bien huilé, évoqué précédemment, fait partie d’une critique, déjà, de la société américaine, en tant que société ultra-codifié, où le rapport à la mort et à la religion est en proie à un certain nombre de règles. Ces règles sont détournés par Romero comme par Polanski, par l’utilisation du motif de la superstition, et particulièrement en évoquant l’Enfer. Ce sombre monde opère une contamination sur Terre.

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La Nuit des morts-vivants de George A. Romero

La croyance religieuse est l’un des piliers de la société américaine, et elle explique bon nombre des facettes de cette même société. Ainsi, pour leur critique, les deux cinéastes font appel au culte du Malin par ses antagonistes. Les vrais héros des films de Romero et de Polanski sont alors respectivement les zombies et les satanistes, car ils soutiennent et représentent le réel propos que tiennent leur créateur. En effet, leur critique de la société de consommation ne peut s’opérer que par le retournement complet de la société américaine en général. On glisse ainsi d’un État où le culte religieux prédomine à un monde où le culte de Satan bouleverse cette société pour y instaurer le chaos.

L’idée de contamination du mal est très importante, le mal se faisant le reflet d’une résistance à des forces que l’on ne peut contrôler, et qui malgré nous, nous contrôle.

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La Nuit des mort-vivants de George A. Romero

Pour Romero, « quand il n’y a plus de place en enfer, les morts reviennent à la vie. » Les goules, appelés par la suite « zombies », ne sont que les créatures du diable, dont la seule motivation est l’appel de la chair vivante, qui, une fois déchiquetée, fera mourir le sujet à qui elle appartient, pour qu’il se réveille à son tour, et poursuive cette même quête d’anéantissement de l’humanité. On pourrait parler de contamination infernale, qui évoque bien sûr le contexte de la fin des années 1960, la guerre du Vietnam. Les goules ne seraient finalement que des soldats formatés, s’entretuant sans le moindre but si ce n’est celui de survivre.

Le héros, noir, entre dans cette histoire comme un élément subversif supplémentaire pour l’époque. Bien entendu, il ne s’agit ici que d’interprétations, car Romero dit lui-même que  Duane Jones a été uniquement choisi parce qu’il était le meilleur acteur à sa disposition. Seulement, les faits sont là, et La Nuit des morts-vivants donne une impression forte, par son propos pacifiste radical, déplorant par la même les choix politiques américains.

Cette impression est accentuée par « un réalisme froid et objectif »** suscitant la peur du spectateur. L’approche très documentaire de George A. Romero donne cette dimension proche du réel, témoignant d’un climat pesant dans la société états-unienne, où les démons de chacun refont surface.

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La Nuit des mort-vivants de George A. Romero

Dans Rosemary’s Baby, le traitement est presque incomparable au film de Romero, mais la thématique reste proche. Il s’agit également pour Polanski, d’offrir au monde une invasion maléfique orchestrée par le diable.

Je parlais à l’instant de la peur créée par « le réalisme froid et objectif » dans La Nuit des morts-vivants. Ici au contraire, ce sont des tons chauds et apaisants qui règnent à l’image, mais par sa force de suggestion, Roman Polanski parvient à instaurer un système effrayant pour le spectateur, ce qui perturbe. Il prend le contre-pied des films d’épouvante habituels, l’atmosphère gothique souvent employée par le genre est ici laissée de côté. Et c’est quelque part dans ce bien-être de l’image que s’installe le malaise, et c’est ici que le retournement de la société fait son apparition.

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Rosemary’s Baby de Roman Polanski

Quand le réalisme de Romero se caractérise par son approche documentaire, celui de Polanski se caractérise quant à lui par la mise en confiance du personnage joué par Mia Farrow. Il acquière ainsi la confiance du spectateur, qui se sent en sécurité dans cet environnement qu’il connait, dans ce contexte qu’il connait, dans cette situation qu’il a peut-être déjà vécu. Ainsi intervient l’inquiétante étrangeté qui bouleverse ce monde formaté. Les événements étranges commencent à apparaitre, rendant compte peu à peu de la dimension illusoire de cet univers de conte de fée.

 

QUESTIONS DE MORALE 

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Rosemary’s Baby de Roman Polanski

Cette dimension subversive amène donc forcément à une morale plus ou moins nette.

Les deux films proposent une fin malheureuse, dans les faits du moins… Dans Rosmary’s Baby, le détachement du mari, et surtout son implication dans le complot concernant l’enfant que porte Rosemary,  pour des raisons d’opportunités professionnelles, tend à dénoncer peut-être le nombrilisme prédominant dans le système libéral américain. Ainsi, la résignation de la jeune femme, berçant l’enfant monstrueux invisible pour nous, peut s’aborder par une touche peut-être plus optimiste, qui montrerait la tentative ultime de ne pas abandonner l’autre, contrairement au reste du film.

Rosemary’s Baby de Roman Polanskicw

 

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Rosemary’s Baby de Roman Polanski

 

Pour ce qui est de La Nuit des morts-vivants, la morale est peut-être plus complexe à cerner. Certes il y a cette éventuelle critique en rapport à la guerre du Vietnam, mais la mort du dernier survivant, alors confondu avec une goule, enlève tout sens à la survie, tout sens à la vie simplement. On retrouve un point de vue nihiliste chez Romero. Dans un monde apocalyptique ou les explications sont peu nombreuses, pour le spectateur comme pour les personnages, le sens tend à disparaître, et ainsi toute action est vaine. Pourquoi survivre ? Pourquoi vivre ? Roman Polanski a peut-être la réponse…

Voilà pour cette année 1968, qui nous aura apporté d’une part une approche neuve de l’horreur, suggestive en particulier, et d’autre part la source même de la figure du zombie, que la culture populaire se chargera de mythifier, jusqu’à aujourd’hui.

 

 

* JOVANKA VUCKOVIC, Zombies ! Une histoire illustrée des morts vivants (P.65)

** JEAN-LUC LACUVE, Article sur La Nuit des morts-vivants de George Romero, cinéclubdecaen.com