Rédacteur - Charlie Briand

Il y a certains films qui parviennent à sortir du lot par l’intermédiaire de leur photographie et leur qualité plastique, d’autres par leur engagement ou encore par certains procédés de mis en scène qui en font déjà quelque chose d’unique … Et puis il y a ceux qui dégagent une véritable totalité artistique, ceux dont on ne peut nier la moindre qualité, ceux auxquels on attribue une palme d’or malgré la féroce concurrence de l’ordre établi (Dardenne), du mythe terrorisant (Godard) et de la beauté créatrice (Bonello).

Ce qui constitue le socle de Winter Sleep comme quelque chose de simplement beau, c’est son décor. D’emblée, nous sommes plongés dans l’onirique Cappadoce, cette région turque où Pasolini tourna Medea quarante-cinq ans auparavant, lieu d’où jaillit l’atypique hôtel d’Aydein, une bâtisse qui est loin d’avoir pour unique fonction d’accueillir quelques touristes chinois venus découvrir une micro-facette d’un pays dont la complexité culturelle relève de l’insaisissable. N’en déplaise à Jacques Aumont, cet hôtel devient en plusieurs points un lieu débordant de théâtralité si ce n’est un véritable théâtre, d’où les multiples rapprochements faits entre le film de Ceylan et l’oeuvre de Tchekhov. L’hôtel, encore plus que chaque lieu, est un immense terrain de réflexion pour les personnages, mais aussi et surtout pour nous-mêmes, impliqués de manière très frontale dans cette thématique d’ordre moral et sujets à une fatale compassion. Cette compassion débordant d’impureté n’est pas seulement celle du petit bourgeois qui se fait de l’argent sur le dos des pauvres, ce même bourgeois qui refuse de regarder l’immense fossé socio-culturel le séparant de son locataire et qui aurait pour fond à peine visible celui d’interminable lutte des classes (pour rester dans le délire « ceci est un film russe »). Non, cette compassion est aussi la notre, celle d’un spectateur (pas encore endormi, ou déjà réveillé par un de ces coups de théâtres aux allures de bombe rythmant le film) qui refuserait d’admettre l’aspect fondamental des sujets traités par Ceylan et de s’identifier à celui qui atteint tragiquement son but pour mieux s’en éloigner.

critique winter sleep une froide lecture nocturne 2 Critique : Winter Sleep, une froide lecture nocturne


Winter Sleep se pense, et surtout se lit, dixit le réalisateur lui-même. C’est peut-être son seul défaut dans la mesure ou notre regard, scotché aux sous-titres nous empêcherait presque de capter d’autres regards, ceux qui sont à l’écran et qui attribuent une réelle profondeur au film en plus d’animer le trouble qui domine l’atmosphère de chaque plan. Mais la véritable force de Winter Sleep, c’est bel et bien l’art du dialogue et sa capacité psycho-thérapeutique, l’essence même de la catharsis qui ne vous laisse pas ressortir d’une salle de cinéma tel que vous y êtes entré.