Rédacteur - Samuel Ross

Le cinéma du réel crée à l’initiative de Jean Rouch et Jean François Arnold, a lieu chaque année au centre Pompidou, et propose une traversée dans notre monde contemporain à travers le prisme du cinéma documentaire. Très différent des documentaires et des reportages télévisés, les réalisateurs travaillent de manière artisanale pour offrir des regards assumés, comme subjectifs, et comprendre le monde du point de vue des des individus qui le composent. Initialement ce rendez-vous s’appelait « L’homme regarde l’homme », la question devient alors politique… Quelles fenêtres souhaitons nous ouvrir ou refermer dans notre monde contemporain ? Quelle regard est le plus juste pour filmer derrière la fenêtre ?

dossier le cinema du reel et la question du politique a lecran 5 Dossier : Le cinéma du réel et la question du politique à lécran

Comme chaque année c’est une très belle traversée proposée par le Réel, Nouvel écran vous propose de revenir sur les temps forts du festival et sur le palmarès qui sous-entend une prise de position politique. Mais avant, nous reviendrons sur les différentes rétrospectives qui constituent un socle essentiel pour ce rendez-vous en faisant renaître des films rares et oubliés.

Pour commémorer les 10 ans de la mort de Jean Rouch, ethnologue amoureux de l’Afrique considéré comme père du cinéma direct, le festival projetait une sélection de films et une conférence autour de son oeuvre, nous faisant ainsi redécouvrir son regard tendre et poétique sur l’Afrique. Son cinéma transporte le spectateur dans des « traversées subjectives » et lui fait vivre les vestiges de cultures aux coutumes ancestrales, qui n’ont eut de cesse de produire des rites pour confronter l’homme aux forces naturelles.

Ci-dessous, Les tambours d’avants de Jean Rouch (1971)

Dans le même genre, il y a aussi une rétrospective sur l’oeuvre de Raymonde de Carasco, une philosophe s’intéressant au fantastique qui partira au Mexique avec son compagnon, sur les traces d’Antonin Artaud et Eisenstein pour créer « l’écriture du voir » et questionner nos croyances en matière de réel. Elle élabore des expériences psychiques vécues notamment avec les Tarahumaras, peuple doté de chamans travaillant Le sueno, autrement dit, le rêve où plus exactement notre perception intérieure et extérieure confondue, que nous vivons à l’état conscient comme à l’état de sommeil.

dossier le cinema du reel et la question du politique a lecran 2 Dossier : Le cinéma du réel et la question du politique à lécran Le Chaman Tarahumaras
Le chaman est alors l’intermédiaire entre le naturel et le surnaturel et accompagne les morts et soigne les virus introduits dans notre psychisme par le biais des plantes hallucinogènes. Raymonde de Carasco a une écriture entre l’ethnologie et la poésie, avec des notes psychédéliques, des traversées, des expériences dans notre monde intérieur, à redécouvrir aujourd’hui.

Sur ce sujet, il avait été présenté en compétition international « Eco de la montana », réalisé par Nicolas Echeverria, qui a suivi « Santos de la Torre ». Artiste huichol, connu pour sa fresque cosmogonique que l’on peut voir à la station du Louvre et qui n’a pas été invité à l’époque, lors de son inauguration par Jacques Chirac. Très beau film, montrant le processus de création de l’artiste qui passe par les rites au peyotl pour élaborer ces grandes fresques retraçant la myologie des huichols, peuple mexicain aujourd’hui menacé.

dossier le cinema du reel et la question du politique a lecran 1 Dossier : Le cinéma du réel et la question du politique à lécran L’artiste Santos de la Torre
L’année dernière, le Réel nous a offert une magnifique rétrospective autour de la révolution chilienne retraçant l’avènement d’Allendé, jusqu’au coup d’Etat militaire de Pinochet, le 11 septembre 1973, commandité par les américains. Moment de répression sanglante où l’économie néolibérale sera expérimentée pour la première fois par les disciplines de Freedman, économiste américain prônant une guerre au socialisme et une dérégulation radicale de l’économie, ce qui lui vaudra plus tard le prix Nobel de l’économie. Ci-dessous, deux documentaires pour comprendre ce chapitre important de notre histoire.

La Spirale, Armand Mattelart (1976)

La stratégie du Choc, Michael Winterbottom et Mat Whitecross (2010)

Cette année le festival proposait une rétrospective sur la révolution des Oeillets au Portugal initiée en 1974 par une armée enlisée dans la décolonisation. Un beau matin, la radios passe de la musique jusque-là interdite par le régime Saint-Lazard, les portugais descendent en masse dans la rue pendant la saison des œillets, fleurs qui orneront les fusils des militaires en signe de leurs ralliement au peuple. Dans cette explosion de joie collective, le pays entreprend une socialisation de l’économie. Munis de leurs caméras, les cinéastes deviennent alors les accompagnateurs de ce mouvement et réalisent du cinéma documentaire qui devient un instrument d’analyse pour le peuple. L’euphorie portugaise sera néanmoins de courte durée, puisque la lutte entre les modérés et les radicaux freinera la dynamique populaire, mettant fin au processus amorcé.

Dans la compétition internationale, le film Quand je serais dictateur réalisé par Yahel André qui a réuni une multitude de vieux films amateurs en super 8 et qui en a fait un tout.

Quand je serai dictateur de Yaël André

A la fois ludique et poétique, ce film constitué de particules du réel explore la frontière entre nos regards sur le monde différent selon chaque personne, mais qui constitue bien un tout au final. C’est un film donc ambitieux à ne pas manquer, avec une voix off et une musique accompagnant le spectateur dans une traversée à la fois légère et profonde : Une réelle expérience cinématographique à vivre.


Iranien

Le film qui à gagné le prix principal de la compétition est Iranien et proposé par le réalisateur franco-iranien Merhan Tamadon. La prise de positon politique ainsi exprimée par le jury nous semble critiquable et nous allons tenter d’expliquer pourquoi. Le réalisateur propose à quatre bassidjis (défenseurs de la république islamiste iraniens) de vivre avec lui dans sa maison proche de Teheran pour tenter de trouver les règles du « vivre ensemble ». Chaque participant est venu avec sa famille, chacun disposant d’une pièce privée. Le tout se confronte alors au sein du salon qui constitue « l’espace public » dans lequel les islamistes et le réalisateur « laïque » doivent trouver des règles communes pour vivre ensemble. Bien que tout ne soit pas à rejeté dans ce film, notamment parce qu’il nous offre une démystification de la figure de l’islamiste en nous présentant des hommes possédant leurs propres systèmes de logique, sûrement très critiquables, mais ils ne sont pas simplement présentés ici comme des fous assoiffés de martyrs, à la manière de nos médias dominants. Mais nous trouvons critiquable le procédé utilisé par le réalisateur qui conduit le spectateur à une conclusion qui ne nous apporte rien de plus que celle qui nous est rabâchée par nos médias. Car au bout de deux jours l’expérience se finit de manière assez brutale, le groupe n’arrive pas à trouver des règles communes, un des bassidjis ira même jusqu’à menacer de casser la jambe du réalisateur, s’il continue de blasphémer contre la charia. C’est dans cette atmosphère que l’expérience se termine avec en prime une interdiction pour le réalisateur de revenir en Iran.

Donc conclusion, laïcité et islamisme ne peuvent pas  » vivre ensemble » ? Qu’est ce que cela nous apporte pour améliorer notre regard sur le monde ? Il est dérangeant que le jury se soit positionné en faveur de ce film, puisque l’expérience ne prouve absolument rien, mais sous-entend pourtant une une vision politique du réel. Cette expérience ne s’inscrit pas dans un réel existant mais propose comme dans une émission de télé-réalité, une situation artificielle et nous amène à une conclusion biaisée. Car allons jusqu’au bout, mettons un chinois, un bassidji, un français et un congolais et faisons les vivre sur une même terre avec un espace public commun régit par des règles communes, je suis convaincu qu’ils peuvent vivre ensemble durablement ; par contre mettons cinq bretons (lieu d’où je suis originaire) dans une même maison, il est tout à fait possible que les protagonistes se séparent exactement de la même manière que dans ce documentaire. Ce film donne une conclusion inutile, qui retranche chacun des deux camps dans leurs convictions, dans ce soi-disant « choc des civilisations » que nous pouvons pourtant refuser. Ne nous trompons pas, la figure de « l’islamiste fanatique » de notre côté et celle de « l’occidental décadent » de leur coté, sont des ennemis artificiels créés par les élites des deux camps, pour sécuriser leur position de pouvoir. Il faut diviser pour mieux régner et il y aura toujours des personnes pour se rallier contre un ennemi intérieur. C’est ce qu’a fait par exemple Pinochet pour mettre fin au mouvement socialiste chilien, c’est ce que fait la France pour imposer la dérégulation de l’économie, comme le montre des sociologues comme Mathieu Rigouste dans son livre Les marchands de peurs ou Loic Wacant avec Les prisons de la misère, recherches essentielles pour comprendre notre monde contemporain. Dans cette question des « ennemis » de la société, la perception que nous en avons est directement liée aux médias, notamment au cinéma, qui crées nos visions du monde, notre partage du sensible .

dossier le cinema du reel et la question du politique a lecran 3 Dossier : Le cinéma du réel et la question du politique à lécranLa candiate Giusi Nicolini dans Mare Magnum
Le cinéma, bien qu’il ne doit pas s’effondrer dans un optimisme candide, peut montrer notre capacité de changement vers le positif. Le jury aurait pu s’arrêter par exemple sur Mare magnum de Ester Sparator et Letizia Gullo, film présent au sein de la compétition premiers films. Celui-ci, suit la campagne électorale de Giusi Nicolini, petite femme portant un appareil dentaire qui se présente aux municipales de Lampedusa sous la bannière verte, une île au centre de la Méditerranée qui constitue aujourd’hui l’épicentre de l’immigration clandestine en provenance d’Afrique vers l’Europe. On peut dire que la population y est celle qui subit le plus ces « flots d’humains », qui arrivent à Lampedusa en canneaux fortunes avec un équipage souvent à moitié mort. Ce « choc sanitaire » a conduit en 2012 Marine le Pen sur l’île pour y faire un discours où elle s’insurge contre la perméabilité des frontières européennes menaçant ainsi notre identité nationale « J’ai aussi du coeur, mais l’Europe n’a pas la capacité de vous accueillir. Nous n’avons plus les moyens financiers ». Sur ce lieux qui a connu une baisse de 60 % des fréquentations touristiques, qui est une source principale de revenus pour l’île, deux autre candidats se présentent, un démocrate et un berlusconniste qui s’insurgent tous deux en faveur d’un plus grand hermétisme à la frontière pour stopper « l’envahissement ». De l’autre coté notre petite candidate affirme qu’expulser les clandestins ne réglera pas le problème, puisque celui-ci est beaucoup plus global, plus structurel, notamment au niveau européen, puisque culturellement l’île a toujours été un carrefour entre l’Afrique et l’Europe et qu’il faut se tourner vers d’autres solutions. Alors que tout au long du film, le spectateur est convaincu que les lampedusiens vont se tourner vers un plus grand hermétisme aux frontières, ils choisissent au final une autre voie pour sortir l’île de la crise. C’est une belle image d’une population qui élabore justement une autre idée du « vivre ensemble » que la vision dominante exclue aujourd’hui par cynisme.

Moins optimiste mais toujours au sujet des élections, La cause et l’usage, présenté et primé il y a deux ans au Réel n’a été que très peu diffusé par la suite et n’a pas eu d’édition DVD. Sûrement trop dérangeant pour nos institutions, cette réalisation est pourtant une belle allégorie de notre République. Dorine Brun et Julien Meunier ont suivi l’élection du bras droit du milliardaire Serge Dassault, qui n’ayant plus droit de se présenter aux élections de Corbeil Essone après avoir été déclaré inéligible pour cause d’achat de votes, propose son ami pour se présenter à sa place. Les deux amis feront leurs campagnes ensemble, ne cachant aucunement leur alliance et iront notamment dans des quartiers pauvres pour proposer des postes dans la société Dassault, contre un vote en faveur du candidat… Cela paiera puisque son ami sera élu maire et au soir de l’élection, il se réjouira de « La victoire de monsieur Dassault ». C’est un film très drôle, qui dresse un tableau noir de la république dont nous regrettons la disparition des circuits de diffusion.

Enfin, un dernier documentaire, que nous espérons aura une vie après le Réel c’est Le dernier voyage de madame Phung, réalisé par la jeune réalisatrice vietnamienne Nguyen Thi Tham. Composée d’homosexuels, de travestis, de rejetés de la société en tous genres, la troupe de madame Phung parcourt le Vietnam pour proposer des chants et des moments de divertissement aux populations provinciales. C’est une très belle traversée en compagnie des catégorisés comme monstres par la société, qui se lèvent et offrent leurs visions du monde. Mais cette liberté à un prix, si une grande partie des populations est réceptive, une autre la rejette violemment, puisque la troupe doit faire face à leur propre pauvreté, aux provocations multiples, aux agressions aux couteaux et à l’incendie final.

dossier le cinema du reel et la question du politique a lecran 4 Dossier : Le cinéma du réel et la question du politique à lécran Le dernier voyage de madame Phung
Le dernier voyage de madame Phung nous pousse à réfléchir sur tout ce processus de créations se revendiquant d’un regard différent et libre sur le monde. Nous pourrions aller même jusqu’à nous demander, si toute véritable création, ne doit pas provoquer les couteaux de ceux qui veulent laisser le monde en l’Etat actuel. Peut-être que ces couteaux font peur à beaucoup d’entre nous, qui avons pourtant la responsabilité d’offrir des visions authentiques de notre monde. Néanmoins le cinéma du réel est toujours ce qu’il a été, l’un des rares espaces cinématographiques où des points de vue libres peuvent voir le jour. Veillons à maintenir ces espaces en voie de disparition. Il reste maintenant, comme le dit Frederico Rosinie (programmateur du Réel) à donner des idées de révoltes visuelles, de l’espoir, una tentavia de Amor…

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