Rédacteur - Alexis Pommier

C’était en 1940, un jeune garçon âgé d’une dizaine d’années, traverse la France occupée par les nazis pour gagner la Suisse. C’était en 1952, ce jeune garçon est désormais un jeune homme et surtout un électron libre qui ne s’empêche pas de dire ce qu’il pense. Avec une bande de copains, ils posent dans des Cahiers leur réflexion et parfois leurs doutes sur ce qu’est le cinéma ou mieux : ce qui est leur cinéma. C’était en 1960, ce jeune homme maintenant tout juste trentenaire réalise le film le plus emblématique d’un nouvel air cinématographique et fait ainsi comprendre à tout le monde qu’il n’a pas raté la Vague. C’est en 2014, ce trentenaire alors âgé de 83 ans nous dit Adieu au langage et nous laisse à voir tout un patrimoine qui s’étend au fil des images.

 

 

Dire que l’on peut critiquer Adieu au langage serait d’une prétention insultante pour le film lui-même. Une sorte d’arrogance exacerbée pour ce monstre du cinéma qui semble aujourd’hui vivre sur une autre planète. Non Godard n’est pas mort mais à sa manière il nous fait comprendre que seul l’art est éternel et qu’un jour l’être nous quittera.

 

Pour nous dire cela, il laisse devant nous (mais pas derrière lui) cet objet « pluriforme » qu’est Adieu au langage, cet enchaînement d’images à l’apparence onirique, saccadées par un montage brutal qui fait reposer ici toute l’émotion du film. Indescriptibles mais perceptibles pourtant, dans les différents plans qui s’enchaînent dans une 3D qui nous englobe, s’imprègnent comme une sorte de succession de pensées enfouies dans la tête de ce génie. Des choses que pourtant il ne veut pas nous dire mais seulement les faire apparaître, devant nous.

 

critique godard fait ses adieux au langage pour un exil cinematographique 1 Critique : Godard fait ses Adieu(x) au langage pour un exil cinématographique 

Quand j’ai quitté cette salle de projection, comme un lieu unique pour le moins rare (seulement deux salles parisiennes ont daigné le projeter) une sorte de mélancolie m’envahit. Agnès Varda qui était assise à côté de moi ne semblait pas aussi perdue. Durant tout le film, elle est restée de marbre à contempler les images se succédant une à une, sans doute autant que moi, prise dans ce voyage vers l’inconnu que nous offrait Jean-Luc Godard.

 

Certaines images aux couleurs saturées et fluorescentes semblent venir d’un ailleurs, peut-être celui où vit Godard, jusqu’au générique où l’on y trouve parmi les noms cités : Vincent Van Gogh, Andy Warhol… Godard ici nous fait bien son testament, celui donc de dire Adieu ou seulement Adieu au langage qui résonne par cette phrase en carton (3D) à la toute fin du film : « Don’t know when we’ll be back ».

critique godard fait ses adieux au langage pour un exil cinematographique 2 Critique : Godard fait ses Adieu(x) au langage pour un exil cinématographique

 

Alors qu’à Cannes on l’attendait au tournant, il est alors regrettable que beaucoup ne soient pas venus pour voir son film mais Godard lui-même. Jean-Luc Godard, cela fait bien longtemps qu’il nous a largué et pourtant il suscite toujours autant d’intérêt. Alors à cette question qu’encore beaucoup se posent : faut-il voir son film ? Il n’y a qu’une réponse et qu’un argument : Oui, parce que c’est Godard.

 

Si Godard part un jour, ses films resteront encore bien longtemps. Dans la douleur, dans la poésie ; dans le sang et dans la merde, nous ne disons pas au revoir à Godard mais lui nous dit « AH DIEUX », « OH LANGAGE ».