Rédacteur - Nicolas Bussereau

L’esclavage n’est plus ce qu’il a été. Non, rectifions : l’esclavage ne nous est pas montré comme d’habitude dans le film de Steve McQueen.

Je ne comprends pas les nombreux détracteurs qui n’ont pas aimé le film sous prétexte qu’il était trop scolaire, qu’il ne visait qu’à défendre « les pauvres noirs qui ont souffert ». Je ne parviens pas à les comprendre car c’est justement leur instinct trop scolaire qui leur fait avoir ce genre de regard, ainsi ils ferment les yeux sur un propos fort tenu par le cinéaste qui ne cesse de replacer la culpabilité là où elle doit se trouver. Le film ne se concentre qu’à moitié sur la souffrance des noirs, l’autre moitié est consacrée à l’étude des bourreaux qui vont du psychopathe Edwin Epps (Michael Fassbender) à la charmante Maitresse Shaw (Alfre Woodard), noire mais qui n’en est pas moins « maitresse ».

On n’a cessé de nous montrer la glorification de certains de ces « maîtres » sous prétexte qu’ils étaient « bons » avec leurs esclaves. Steve McQueen, lui, ne cesse de rappeler qu’un négrier bon est tout de même un négrier, un esclavagiste qui achète des êtres humains pour qu’ils travaillent sans le moindre salaire dans son champ de coton.

twelve years a slave le renouvellement par la regression 1 Critique : Twelve Years a Slave, le renouvellement par la régression

On n’a cessé de nous montrer que tous les noirs avaient souffert de l’esclavage. Steve McQueen nous dévoile des esclaves privilégiés se détachant peu à peu de leur congénères, jusqu’à les oublier et à les traiter comme ils étaient eux-mêmes traités.

On n’a cessé de nous montrer une cohésion entre esclaves solidaires. Steve McQueen nous montre ces moments comme rares, montrant plutôt le désespoir de chacun, désespoir allant jusqu’à l’indifférence entre frères de souffrance.

twelve years a slave le renouvellement par la regression 2 Critique : Twelve Years a Slave, le renouvellement par la régression

Steve McQueen, par une étonnante subtilité, déjoue tout ce qui s’était ancré dans les films sur l’esclavage, pour en avoir une vision nouvelle, s’inspirant d’une expérience réelle, et réfléchissant surtout sur ce genre de cas. Car oui, le choix du sujet, le choix de cette adaptation est la preuve d’un renouveau car, encore une fois, on ne nous avait jamais montré un homme libre tombant dans l’esclavage, mais toujours l’inverse.

Et le cinéaste a un véritable sujet à développer à partir de ce matériau, celui de la perte de l’identité, passant par la perte de la culture.

Cela est visible en premier lieu par la conservation de sa pratique du violon. En effet le personnage est toujours confronté à l’échec lorsqu’il veut se rapprocher de la culture, pour reprendre son identité. Ses premières tentatives d’envoie de lettres échouent, on l’avertit de garder pour lui ses capacités intellectuelles (le fait qu’il sache lire en particulier), sous peine d’être « a dead nigger ».

twelve years a slave le renouvellement par la regression 3 Critique : Twelve Years a Slave, le renouvellement par la régression

Tout lui est retiré. Même la seule chose qu’il lui reste de son ancienne vie, le violon, ne peut être exploité pleinement, tout simplement parce qu’il joue sous obligation, c’est la raison pour laquelle il ira le détruire.

12 Years a Slave, c’est un film qui explique que notre culture forge notre identité, et qu’elle disparaît lorsque nous n’avons plus le droit d’y avoir recours. C’est cet esclavage qui est vraiment décrit dans le film de Steve McQueen, celui de l’esprit, en conséquence à celui du corps, déjà exploité auparavant.

Enfin, Steve McQueen est de ces cinéastes reconnaissables facilement par leur mise en scène très personnelle. Il change radicalement le ton de son film par rapport aux deux précédents. Mais l’obsession pour le corps, fragmenté, morcelé, ou au contraire noyé dans le décor est bien présente. L’esclavage et la torture sont de bons prétextes (trop bons peut-être) pour explorer les possibles de sa recherche. Comme pour Hunger et surtout pour Shame, l’artiste anglais réussit ce pari de dégrader l’esprit et son corps, le corps et son esprit, comme deux éléments indissociables, qui forgent l’humain. Là où d’autres cinéastes se concentrent (et c’est tout à leur honneur) sur l’étude d’une seule de ces entités, McQueen teste et filme leur interdépendance.

twelve years a slave le renouvellement par la regression 4 Critique : Twelve Years a Slave, le renouvellement par la régressionIl faut évoquer évidemment Django Unchained, qui possède quelques enjeux similaires pour le renouveau du film sur l’esclavage. La différence majeure, et la raison pour laquelle les deux films se complètent, c’est que Tarantino fait le récit d’une libération vengeresse, alors que Steve McQueen établit le récit d’une perte de liberté et la capitulation comme seul espoir de survie.